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Balade en forêt

  Merde, merde, merde ! Pourquoi ce genre d’embrouilles ?a tombe toujours sur moi ?

  Je continue de courir et de zigzaguer entre les arbres. Le sol tremble. Les oiseaux fuient. Ma robe se déchire sur des branches. Ma coiffe tombe, pas le temps de la récupérer. L’odeur de la mousse et de l’humidité me sature le nez. J’entends au loin un hurlement de douleur. Une vague de vent me surprend par l’arrière, suivie d’un bruit sourd de craquement devant moi.

  Mmmh… plus si loin que ?a finalement.

  Un de mes chevaliers vient d'atterrir sur l’arbre face à moi. Ou plut?t ce qui était un arbre. Et ce qui était un chevalier. Le choc vient pulvériser les deux, laissant une trainée aussi bien labourée qu’un champ de paysan. J’entends le beuglement du troll me poursuivant. Je me jette dans un terrier de renard non loin, caché sous un arbre, espérant que le monstre abandonnera la chasse. Les bruits de pas stoppent. Le temps est comme arrêté.

  Je dois me laisser une marge de sécurité, je vais compter jusqu’à mille. Un, deux, trois…

  Un craquement de bois. La lumière englobe soudain mon champ de vision. En levant la tête je vis un énorme corps gris, dépassant les arbres d’un demi tronc. Recouvert de bosses et de crasse, un crane chauve et une bouche ensanglantée avec un reste visible d’armure entre ses dents, c’est bien un troll. Mon arbre est dans sa main…

  


      
  • "Euh… Bonjour ?"


  •   


  Le voilà qui s’apprête à écraser le tronc sur ma position. Rapidement, je concentre ma magie dans mes jambes. Puis je saute ! Le tronc s’écrase là où je me tenais une seconde auparavant. J’arrive au niveau de ses yeux. Ils sont d’un jaune maladif. Il me regarde avec de la… colère ? Peu m’importe en réalité. Je regarde la terre sous moi.

  Un troll au-dessus du sol, et bim ! Record battu !

  Un choc fracasse mon esprit. Il vient de me frapper avec un tronc. Il m’envoie valser l’équivalent d’une dizaine d'églises plus loin. Tout comme le chevalier d’avant, je laboure soigneusement le sol. Je traverse bien trois quatre arbres avant de m'arrêter. Je vomis du sang et des tripes. La terre tremble sous les pas du troll qui se rapproche.

  


      
  • "Mademoiselle ! Est-ce que tout va bien ?"


  •   
  • "Je pète la forme, ?a se voit pas ?!"


  •   


  J’ai du mal à respirer, du sang remplit mes poumons, je dois bien avoir toutes les c?tes cassées. Mon sang dégouline sur mes yeux. Je ne sens plus mon bas du corps, ma colonne vertébrale a d? se briser. Mon c?ur pulse dans mes oreilles, j’ai l’impression que mon cerveau va exploser. Un homme, non, un jeune adulte accourt jusqu’à moi. Il a les yeux d’un vert profond, les cheveux aussi noirs que le charbon. Il semble d’ailleurs sortir de chez le charbonnier. Il a des vêtements en piteux état, bien que typiques des travailleurs, il arbore cependant une épée à sa ceinture. Et puis son mana, non… Trêve d’observation.

  Ferme les yeux, concentre-toi, ressens la magie.

  Je ferme les yeux, je tente de respirer tant bien que mal. Je concentre ma magie, d'abord les poumons. Je peux respirer normalement. Ensuite mon crane. Puis je soigne mes autres blessures. Après une dizaine de secondes de concentration, je suis de nouveau capable de sentir mes pieds. Je me relève péniblement. J’essuie le sang qui bloque ma vue. Je recrache celui de ma gorge.

  


      
  • "Wouah, je n’avais jamais vu de magie pouvant soigner."


  •   
  • "Tu sais combattre ?"


  •   
  • "Un peu oui"


  •   
  • "Alors sors ton épée de ton fourreau. Il arrive."


  •   


  L’homme s’exécute. Le troll nous fait face. Immédiatement, je lance un sort de protection puis d’amplification physique sur l’homme. Il semble ne pas comprendre mais abandonne l’idée d’essayer. Le troll frappe, mais son coup est dévié par l’homme. Je n’hésite pas, je fais appara?tre une dague de magie et je fonce. Le troll tente de se retourner vers moi, mais il est immédiatement attaqué par l’homme. Je lui sectionne un tendon de la cheville, puis l’autre. Il tombe face contre terre, laissant échapper un hurlement de douleur. Immédiatement, je remonte le long de son dos tout en tranchant son épaisse peau avec ma dague. L’homme prend alors son élan puis saute en l’air et enfonce son épée d’un coup dans le crane du monstre.

  C’est terminé. On a vaincu un troll !

  Je descends du monstre. Je pue le sang et la boue. L’homme s’approche de moi.

  


      
  • "Au fait, je m’appelle Leims, enchanté."


  •   


  


      
  • "Leims ? Enchantée, je suis Raine Lehart, Sainte bénie par la déesse Melas. Sur ce, Leims, peux-tu m'indiquer la ville la plus proche ?"


  •   


  Alors que je décide de m'approcher de lui, mon champ de vision se floute. Je n’entends plus. Leims se précipite sur moi, et je m'évanouis. J’ai sans doute consommé trop de mana.

  J’ai un de ces mal de crane.

  Des craquements se font entendre. J’ouvre péniblement les yeux. La forêt s’étend devant moi. La carcasse froide du troll est là, mais éventrée. Un feu br?le comme un hérétique la fête d’un dieu.

  Un homme ! Il y avait un homme !

  Je balaie rapidement les environs des yeux. Puis je le vois, il sort de la carcasse du troll, les bras chargés de graisse enveloppée dans ce qui était son manteau. Il m'aper?oit finalement.

  


      
  • “Ah, enfin réveillé Raine ?”


  •   
  • “Et bien, quelle familiarité face à une sainte qui vient de sauver ta vie.”


  •   


  Il marmonne dans sa barbe (inexistante par ailleurs). Ma remarque est visiblement mal passée, même si pourtant c’est la stricte vérité.

  


      
  • “Madame est visiblement d’aplomb.”


  •   
  • “Je préfère ce ton, merci… Bon, sinon, où sommes-nous, quand sommes-nous, que faisons-nous… ”


  •   
  • “Et qui sommes-nous ?”


  •   
  • “Non, ?a je m’en rappelle merci.”


  •   
  • “Pour commencer, cela fait déjà trois jours que nous avons abattu le troll.”


  •   
  • “ TROIS JOURS ?!? Mais pourquoi tu ne m'as pas réveillé avant, pauvre idiot !”


  •   
  • “Eh, on se-calme d’accord. J’ai bien essayé mais t’étais complètement morte, une vraie marmotte.”


  •   


  Moi, une marmotte ? Il s’est regardé l’autre crasseux ?! Non, calme toi, on ne s’emporte pas.

  


      
  • “Et donc pourquoi tu taillades le troll au juste ?”


  •   
  • “?a para?t logique non ? Je prends la graisse pour alimenter le feu, et je fais cuire la viande pour pas crever de faim.”


  •   


  Dites-moi que c’est une blague, il m’a pas fait bouffer du troll l'autre abruti ?

  


      
  • “Tu m’as pas fait manger du troll quand même ?”


  •   
  • “Bah si pourquoi ?”


  •   


  Il semblerait que mon poing se soit retrouvé par INADVERTANCE dans sa bouche. Il fut cependant arrêté dans son envol par le cadavre du monstre.

  


      
  • “NAN MAIS ?A VA PAS LA TêTE ?!? Madame me ramène un troll sur la tronche, s'évanouit sous mes yeux, fous rien pendant trois jours pendant que j’me bute pour la nourrir, tout ?a pour quoi ?! POUR ME FAIRE FRAPPER EN REMERCIEMENT ?!? Nan mais elle a cramé celle-là !”


  •   


  J’ai visiblement touché une corde sensible non ?

  


      
  • “Bon Leims, nous sommes partis du mauvais poing toi et moi.”


  •   
  • “Du mauvais pied tu veux dire ?”


  •   
  • “Non, dans ton cas du mauvais poing.”


  •   
  • “J’vais m’la faire.”


  •   


  Je vais faire comme si je n’avais rien entendu.

  


      
  • “Bon, pour t’expliquer pourquoi il NE faut PAS manger du troll, c’est, de un, toxique sur le long terme sans purification, c’est de la viande de monstre après tout.”


  •   
  • “Vraiment ?”


  •   
  • “Oui, bon pour trois jours ?a devrait le faire mais, de deux, étant une viande d’un être maléfique, et qui plus est semi-humain, ?a veut dire que nous venons de commettre deux blasphèmes aux yeux des Dieux. Enfin au moins toi, vu que je n'étais pas consciente. Mais sinon, où sommes-nous ?”


  •   
  • “Nous sommes au sud de la Grande Forêt de Treste, à une journée de marche du village de Waldas.”


  •   
  • “Hmm, bien, il faudrait déjà nous rendre dans ce village pour retrouver un semblant de civilisation”


  •   
  • “Non merci, j’ai déjà donné dans ce trou paumé. Je cherche à rejoindre Leg?u à trois jours de marche à l’est d’ici. J’y serai déjà si quelqu’un ne s'était pas endormie pratiquement dans mes bras.”


  •   


  C’est étrange, pourquoi passer par la forêt pour rejoindre une grande ville plut?t que par la route ? Peut-être est-il…

  


      
  • “Dis-moi, Leims, pourquoi passer par la forêt plut?t que par la route ? Serais-tu un criminel qui tente de fuir ?”


  •   
  • “Hahaha, n’importe quoi. Non, il en fait c’est que le charbonnier local m’a bien roulé lorsqu’il a fallu me payer, et vu que c’est aussi le chef du village et que je suis un étranger, j’ai préféré partir. Quant à pourquoi la forêt, les routes de la région sont remplies de bandits et de semi-humains qui tendent des embuscades. Mais si tu veux tenter ta chance seule dans ces bois et sur ces routes, rien ne te retient.”


  •   


  Son histoire tient la route. Mon mana n’est pas encore régénéré, et je n’ai plus d’escorte. S’aventurer dans ces bois à la recherche de Waldas ou de la route sans aide serait du suicide.

  


      
  • “Bon, on dirait qu’on va devoir se supporter encore quelque temps.”


  •   
  • “Ah, ?a fait trois jours que j’attends ?a.”


  •   


  Une semaine. Cela fait déjà une semaine que nous marchons. Pas une fois il n’a sorti de carte. Trois jours de marche qu’il avait dit. "T'inquiète, je sais où on est".

  Et mon cul, c’est du poulet ?! C’est évident qu’on est paumé !

  Et puis, c’est pas comme si on avait des sujets de discussion. Une semaine à ne parler que par nécessité, l’enfer. Au bout d’une semaine j’ai appris une seule chose : c’est un vagabond. Il vogue de village en village, travaille un temps puis s’en va.

  Ah bah nous v'là bien, tiens.

  Nous venons d’arriver devant un cadavre en décomposition. Tailladé de part et d’autre. évidemment, il s’agit du troll abattu il y a bient?t une semaine et demie. L’odeur nauséabonde de la mort sature l’air. Je lance un petit sort sur mon nez pour masquer l’odeur. Leims s’arrête. Je m’assure de prendre l’expression la plus méprisante qui soit. Il se retourne, regarde mon expression de pur dégo?t à son égard puis se met à parler.

  - "Oui, bon, je l’avoue on est perdu, voilà, t’es contente ?"

  - "Franchement, je ne sais même pas quoi dire. Pour un vagabond, j’ai rarement vu pire. Mais bon, vu que visiblement il faut tout faire soi-même, on va dormir ici ce soir, puis se diriger vers l’Est en marquant des arbres. ?a nous évitera de tourner en rond cette fois."

  - "Ouais bon, je vais te laisser faire visiblement."

  Nous préparons de quoi passer la nuit. Viande de troll, eau de mousse d’arbre. De toute ma vie, je n’ai jamais eu aussi envie de trouver ne serait-ce qu’une chaumière de paysan. Une semaine dans la forêt sans préparation et je suis déjà plus proche du gobelin que de l’humain. Bon, à force j’ai fini par trouver les branches d’arbres assez confortables, malgré un mal de dos persistant. Leims semble quant à lui endurer la situation assez tranquillement. Mais la viande de troll va finir par avoir ma peau, elle est complètement infecte. Il y a plein de tendons, de gras et de cartilage complètement immangeables. Le tout est visqueux et pourtant craque sous la dent comme un caillou. La viande est grise et a un arrière-go?t métallique très désagréable. J’ai essayé de la faire cramer, et devinez quoi, elle avait un go?t de charbon, craquait comme du charbon, teintait comme du charbon, sans pour autant être moins visqueuse. Et ce n'était pas du charbon.

  Nan mais franchement. Et puis lui il mange ?a comme ?a. Normal quoi ! Des fois je me demande s'il ne se foutrait pas de ma gueule.

  Et en plus je dois bénir l’eau de mousse pour contrebalancer la toxicité de la viande de troll. ?a donne à l’eau un go?t de savon, en plus de l’arrière-go?t de terre et de bois humide. Nous n'avons croisé ni ruisseau ni animaux. Pour une Grande Forêt, je ne l’imaginais pas si vide.

  Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour un morceau de sanglier.

  Oups, on dirait que j’en bave. Pendant que je fantasmais, l’autre mange son troll comme si c’était son dernier repas. ?a me dégo?te.

  - "Comment tu peux manger ?a avec autant d’appétit ?"

  - "Mmmh ? Bah comparé à rien ou à de la terre, c’est déjà meilleur. Et puis si t’aimes pas, t’as qu’à lancer un sort sur tes papilles comme tu l’as fait pour ton nez."

  - "Oh, tu l’avais remarqué ? Désolé, mais non, ?a ne marche pas comme ?a. On ne peut pas altérer les sens avec de la magie, tout ce que je peux faire c’est bloquer l'entrée d’air. Mais comment tu ne sais pas ?a, c’est de la culture basique pourtant."

  - "Désolé, mais j’ai jamais eu personne pour m’apprendre ?a."

  - "T’as pas de parents ou quoi ?"

  - "Nan, j’ai grandi dans les rues.”

  La boulette.

  - "Et comment tu t’es retrouvé à savoir combattre avec une épée dans ce cas ?"

  - "J’sais pas, j’ai jamais appris. Un jour j’ai été attaqué par un bandit, alors je l'ai ma?trisé et je lui ai volé son épée et son argent."

  - "Dites-moi, quel homme. Mais pourquoi tu ne l'as pas tué ? Si quelqu’un m’attaque, je le tue. Sinon il risque de revenir. C’est pourtant une le?on basique de la vie, non ?"

  - "Je ne pense pas. Tout le monde fait des erreurs. Si chaque personne devait mourir pour une erreur qu’elle a commise, il n’y aurait déjà plus personne sur cette terre. Et puis, n’est-ce pas mieux de revoir quelqu’un de plus sage après ? Personnellement, je préfère ?a. On ne sait jamais tout des autres, peut-être le voleur avait-il une bonne raison, peut-être devait-il nourrir sa famille mais ne pouvait pas."

  - "Oui… peut-être…"

  Le lendemain nous sommes partis vers l’Est, je suis la direction du soleil, Leims me suit précautionneusement derrière. La conversation d’hier a entamé le moral. Je devrais essayer de trouver un sujet de conversation, il est absolument hors de question de repasser trois jours sans parler, où l’ennui aura ma peau avant la viande de troll.

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  • "Donc dis-moi Leims, comment t’es-tu retrouvé dans cette région de la forêt ?"


  •   
  • "C’est évident non ? Je voulais aller à Leg?u, mais je me suis paumé sur la route."


  •   
  • "Oui, c’est logique…"


  •   


  Bon bah retour à la case départ. Il faut que je continue d’essayer.

  


      
  • "Mais sinon, tu n’as pas d’amis ? Pas de famille éloignée ou un truc comme ?a ?"


  •   
  • "Non, sinon je n’aurais pas logé dans les rues aussi longtemps."


  •   
  • "Oui, c’est logique…"


  •   


  AAAH ET MERDE à LA FIN !!!

  Mon tempérament a fini par exploser et voilà que je frappe dans un caillou à portée de pied.

  


      
  • "Eh bien, madame fait une crise ?"


  •   
  • "Oh toi, tu la fermes d’accord ! J’essaie désespérément de briser la glace depuis tout à l’heure, je te signale !"


  •   
  • "On se calme d’accord ? C’est toi qui n'es pas douée pour trouver des sujets de conversation."


  •   


  Alors que j’allais continuer sur ma lancée, le sol se mit à trembler. Les oiseaux fuient. Je n’aime pas ?a. Les arbres grincent. Le caillou que j’ai frappé se met à gigoter, puis commence à glisser sur le sol. Puis soudainement la terre s’ouvre en deux, et un immense corps gris en sort, long comme la nef d’une église mais aussi fin que le tronc d’un arbre. Il est couvert de terre, mais impossible de s’y méprendre.

  Non, mais dites-moi que je rêve…

  


      
  • "ATTENTION VER DE PIERRE !!! COURS !!!"


  •   


  Je crie à Leims tout en prenant mes jambes à mon cou. Un cri rocailleux perce l’air, le ver glisse vers nous et commence la poursuite à toute allure.

  


      
  • "D’abord un troll, ensuite ce truc, c’est quoi ton problème avec les monstres !?!"


  •   
  • "J’en sais rien moi, j’ai toujours eu la poisse pour ces trucs-là !!"


  •   


  Nous continuons de courir, essayant de le semer à travers les arbres.

  


      
  • "Je suis s?r que c’est à cause de ton coup de pied, ?a devait être le gosse du gros !"


  •   
  • "Ah et merde, merde, merde !!!"


  •   
  • "Tu peux pas sortir ta dague ou lancer un sort ?!"


  •   
  • "La dague ne servira à rien face à son corps de pierre, et les sorts d'attaques ne sont pas ma spécialité, il me faut du temps !!"


  •   
  • " Du temps ? Je peux t’en donner moi, du temps ! Je vais l’attirer sur moi, toi trouve un endroit où je peux te voir et lance un sort capable de le blesser !"


  •   
  • "?a marche, je serai en haut de cet arbre tourbillonnant là-bas !"


  •   


  Je lui montre un arbre de mon doigt, c’est un des plus hauts mais surtout le plus reconnaissable avec son tronc qui tourbillonne, il hoche la tête. Je le regarde, complètement absorbée. Il s’arrête le temps de ramasser une pierre puis la jette sur le ver. Il reprend sa course, cette fois avec le monstre aux trousses. Il va vite, plus vite que lorsqu’il courait à mes c?tés. Je me prends un arbre en pleine tête.

  ?a m’apprendra à ne pas regarder devant moi.

  Je suis étendue sur le sol. J’ai la tête qui tourne. Ce n'est vraiment pas le bon moment. J’essaie de reprendre mes esprits. Le sol continue de trembler, les cris de la bête se font de plus en plus lointains. Je me lève et commence à tituber. Il faut repérer l'arbre tourbillonnant. C’est facile, je ne l’ai pas choisi au hasard non plus. Je me dirige immédiatement vers lui. Il me faut bien cinq minutes de marche, enfin plus ou moins de la marche, pour l’atteindre. Malheureusement, je ne peux pas sauter en haut, avec ma tête qui tourne je risque de me planter dans mes estimations. Il me faut donc encore cinq minutes de grimpe prudente pour atteindre sa cime.

  Enfin, je peux voir la forêt par le haut. Les vibrations ne sont plus très intenses, et ses cris paraissent lointains, mais je peux clairement voir la tra?née de poussière et les arbres déracinés qu’il laisse derrière lui.

  Il a l’air de s’en sortir pas trop mal finalement.

  Alors que je commence à réfléchir à un sort capable de blesser le ver, un coup de baton frappe mes c?tes et me coupe le souffle. Je tombe mais me rattrape de justesse à une branche, les pieds dans le vide.

  Qu’est-ce que c’est que ce bordel !?!

  Je lève la tête vers mon agresseur. Une fille de mon age se tient là, bien qu’assez fine pour sa taille. Une malnutrition est évidente. Ses cheveux sont aussi noirs que la nuit, ses yeux bleus comme le cristal illuminent son visage et sa peau halée. Mais surtout, ses longues oreilles forment une pointe à l'extrémité. C’est une elfe noire. Elle n’a qu’une simple cape de tissu en guise de vêtement. Un baton dans les mains, elle me regarde plus apeurée que véritablement consciente de son acte, même si elle tente de garder une face sérieuse et s?re d’elle. Elle déclame :

  


      
  • "Q- Qui êtes-vous à vous approcher de moi en silence pendant ma sieste !"


  •   
  • "S’il te pla?t, j’ai besoin de ton aide ! Mon ami se fait courser par un ver de pierre, ils seront là d’une minute à l’autre !"


  •   
  • "U-Un ver de pierre ? Qu’est-ce que c’est ?"


  •   


  Sérieux là ?

  Visiblement attirée par les cris de la bête, elle lève les yeux. Je me retourne moi-aussi pour voir la situation. Leims se dirige vers nous, la bête le poursuivant toujours. Je remonte sur ma branche mais l'elfe me met en joue avec son baton.

  


      
  • "Attention ! Je suis une mage d’exception, pas de mouvement brusque !"


  •   
  • "Dommage, sur Leims, ce genre de bluff aurait peut-être pu marcher. Mais je sais très bien que les elfes noirs sont la pire espèce en ce qui concerne la magie."


  •   


  Je finis de soigner ma blessure. L'elfe me regarde d’un air déconcerté mais me maintient en joue.

  


      
  • "Et puis, le mana ne peut se régénérer que si l’utilisateur est en bonne santé. Ce n’est pas ton cas. Tu as un sort faible au maximum."


  •   


  Je recommence mon ascension jusqu’à sa branche, elle ne tire pas. Une fois arrivée à sa hauteur, je m’approche doucement d’elle, sans cacher mon hostilité.

  


      
  • "Tu t’es proclamée magicienne n’est-ce pas ? Laisse-moi te montrer ce qu’est un vrai sort."


  •   


  Je fais affluer mon mana dans mes mains.

  Sans mon baton, il va falloir faire à l’ancienne.

  Je commence la création d’un cercle magique dans l’air. Je récite en même temps une incantation.

  


      
  • "? Terre, mère nourricière et conseillère, donne-moi le pouvoir de percer la pierre. Que tes enfants me pardonnent, Melas, déesse de la Création et de la Vie. Lance tellurique !"


  •   


  Au moment où ma prière se termina, une lance de terre partit du cercle de magie à une vitesse impressionnante. Elle combla la distance en une fraction de seconde, avant de s’écraser sur la tête du monstre. Son cadavre privé de direction continua dans son élan jusqu’au pied de l’arbre.

  Je vis Leims me regarder avec un rictus de satisfaction et je ne pus moi-même réprimer un large sourire suivi d’un V de la victoire.

  Je me souviens soudain que je ne suis pas seule sur cette branche, mais avant de me rappeler qui, une voix féminine intervint.

  


      
  • "Wouah ! C’était super ! Et sans baton en plus !"


  •   


  Je me retourne et fus immédiatement surprise par l'elfe, qui me regarde des étoiles plein les yeux, et qui se penche toujours plus près de mon visage. Fort heureusement, je suis plus grande d’une demi-tête, je ne suis pas réellement intimidée. Cependant, son excitation me force à reculer de plus en plus, jusqu’à être dos au tronc.

  


      
  • "Ouh ouh ! Tu fais quoi en haut ? Descends ! Et puis c’est qui celle-là ?"


  •   


  Je l’avais oublié, mais Leims attend en bas. Voilà ma chance de m’extirper de l’emprise de l’elfee. Je saute de branche en branche pour finalement atterrir en bas. Mais au moment où je me réceptionne…

  


      
  • "— Aaaaaaah !! Boom !!


  •   


  L'elfe a elle aussi sauté, mais elle m'a atterri dessus. à part l'aplatissement contre le sol, son poids est étonnamment faible, j’ai presque eu l’impression d’avoir perdu l’équilibre et d’être tombée par moi-même. Enfin, seulement si son coude ne s’était pas retrouvé pile sur mon épaule.

  


      
  • "Eh bien dites-moi, quelle entrée."


  •   


  Il n’a même pas une once de compassion à mon égard.

  Plus dé?ue qu’en colère, je me relève sans même remarquer que l'elfe était toujours sur moi. J’ajuste ma robe, ou ce qu’il en reste, puis je m'adresse à la mal nourrie.

  


      
  • "Donc, qui es-tu, et pourquoi m’avoir presque tuée ?"


  •   


  Leims lève un sourcil surpris.

  


      
  • "Tuée ? Carrément ?"


  •   
  • "Oui, tuée. Alors, j’attends des explications," dis-je d’un ton mena?ant.


  •   


  L'elfe lève la tête, ses oreilles tombent comme celle d’un chien qui vient de faire une bêtise. Elle s’assoit tant bien que mal.

  


      
  • "E-Et bien, je m’appelle Abbia…"


  •   
  • "Et ?" interrompt Leims qui s’accroupit près de l'elfe, "?a faisait quoi de la frapper ?"


  •   


  Hein ?

  


      
  • "C’était étonnamment agréable… Je ne savais pas pourquoi, mais je me sentais apaisée…"


  •   
  • "Oh, oui je vois…"


  •   


  Quoi ?

  Il faut que je reprenne la conversation en main rapidement !

  


      
  • "Eh oh, ?a suffit ! C’est pas bien de frapper les gens !", Leims se tourne vers moi


  •   
  • "C’est pas toi qui disais ‘On m’attaque, je tue’ ? Hein ?"


  •   


  Mais ! Ils se liguent contre moi là !

  


      
  • "Oui, bon… il ne faut peut-être pas tout le temps non plus."


  •   


  Je suis forcée de concéder. Au moins pour un temps.

  Après ?a, nous avons fait un feu au pied de l’arbre. Faire cuire la viande de troll est long, et récupérer l’eau de mousse doit se faire pendant qu’il fait jour, sinon on pourrait en récupérer une toxique. Une fois fini, le soleil est couché, mais c’est l’heure de manger. Enfin de survivre, parce qu’on ne peut pas appeler ?a un repas.

  


      
  • "Mmmmh, comme c’est bon !!" lan?a l’elfe.


  •   


  Mais alors que je la regarde d’un air dégo?té, Leims lui sourit.

  


      
  • "Ah, enfin quelqu’un qui ne se plaint pas !"


  •   


  Enfoiré.

  


      
  • "Comment tu peux apprécier le troll ? Votre culture est si reculée ?" dis-je d’un ton condescendant qui fit avaler de travers Leims. Un craquement du feu se fait entendre.


  •   
  • "Wow, wow, wow. Qu’est-ce que ?a veut dire ?a ?" s’indigna Abbia d’une confiance retrouvée.


  •   
  • "Bah, les semi-humains ne se mangent pas entre eux ?" continuai-je, deuxième craquement du feu


  •   
  • "C’est plut?t vous les reculés pour penser ?a ! Je savais les humains suprémacistes, mais à ce point-là !" soutient-elle


  •   
  • "évidemment, les humains étaient les premiers ! La déesse vous a créés à partir de nous, vous êtes des êtres ratés !" troisième craquement du feu, une branche se brise.


  •   


  Leims, qui finit par venir à bout de son manque d’air, s’interposa.

  


      
  • "Allez, ?a suffit ! Je vais en prendre une pour cogner sur l’autre sinon !"


  •   
  • "Tu m’as prise pour une gosse ou quoi ?" répliquai-je.


  •   
  • "Vu ton comportement, oui !"


  •   
  • "Hmpf, je suis s?re que de nous tous c’est moi la plus vieille !"


  •   
  • "Ah ouais ? Bah vas-y, balance ton age pour voir !" l’elfe rétorqua


  •   
  • "Vous êtes sérieuses là ?" Leimss objecta


  •   
  • "Très sérieuse. Je vais avoir 18 ans le mois prochain" déclamai-je, pleine de confiance


  •   
  • "Hah ! Je vais avoir 117 ans cette année."


  •   
  • "HEIN ?!?"


  •   
  • "Alors gamine, ?a t'en bouche un coin !" L’elfe continua sans perdre confiance


  •   


  Je me tourne vers Leims, cherchant peu de réconfort

  


      
  • "Quoi ? Je vais avoir 19 ans. ?a te pose un problème ?"


  •   


  Je suis vaincue. J’ai vraiment perdu sur un concours d'age ? Leims, comme pour me briser continua :

  


      
  • "Tu t’attendais à quoi ? Même moi je sais qu’ils vivent longtemps."


  •   


  Oui, j’aurais d? m’y attendre. Je me suis laissé tromper par son apparence de gamine. Leims, cherchant visiblement à m’achever, lan?a :

  


      
  • "Mais bon, pour deux personnes si agées, je m’attendais à un comportement plus mature."


  •   
  • "C-C’est normal, les elfes noirs mettent du temps pour devenir matures" tenta de se défendre Abbia,


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  • "E-Et moi, mon occupation de sainte ne me laisse pas le temps d'avoir des contacts avec les gens de mon age !"


  •   
  • "Justement, ton titre de sainte devrait te contraindre à une maturité permanente !" Leims finit par dire.


  •   
  • "N-Nous devrions dormir. La journée a visiblement été éprouvante pour tout le monde," Abbia se résolut à dire.


  •   
  • "Oui".


  •   


  Je ne dis rien. Nous trouvons chacun un endroit où se reposer, puis essayons de dormir. En y repensant, la honte me ronge et j’en rougis totalement. Je dois le concéder, il dit vrai. Je n’aurais pas d? m’emporter. Ce concours d’age était stupide, ce n’est pas parce qu’on est plus agé qu’on a obligatoirement raison. Je suis épuisée, il faut que j’aille me coucher, la nuit porte conseil comme on dit.

  Le lendemain. Je m’excusa auprès d’Abbia

  


      
  • "Je suis désolée, je n’aurai pas d? m’emporter. Et encore moins traiter les semi-humains d’êtres ratés."


  •   
  • "C’est bon, je suis celle qui t’a frappée en première, je dormais imprudemment et tu m’as surprise alors je t’ai frappée. Je n’aurais pas d?, je suis désolée."


  •   
  • "Quant à toi Leims, tu as raison, je suis la Sainte de la Déesse Melas, je n’aurai pas d? me conduire avec tant d’immaturité."


  •   
  • "Eh bien, quelle surprise. Mais pas déplaisante cette fois. Bon, et Abbia, que fais-tu à présent ? Nous allons rejoindre la ville la plus proche, tu veux venir ?"


  •   
  • "J-Je peux ? à vrai dire, je n’ai pas de raison de rester ici. Si vous n’étiez pas arrivés, je serais morte de faim ou de soif dans les prochains jours."


  •   


  Leims lui lance un sourire de compassion puis me regarde pour confirmer. Je n’ai aucune objection, je hoche la tête. Alors seulement il dit :

  


      
  • "Bon, alors puisque c’est réglé, en avant vers Leg?u !"


  •   


  Une salle en pierre, froide. Un seul vitrail représentant une femme auréolée, les bras écartés face à des hommes nus et à genoux, éclaire la pièce. Une table ovale tr?ne au milieu de la pièce. Des documents en tout genre sont éparpillés. Seules onze personnes sont présentes, toutes proprement habillées de parures blanches et de coutures dorées, cinq de chaque c?té de la table, la dernière en bout de celle-ci. Une personne commence à parler.

  


      
  • "Et ? Savons-nous où est passée la Sainte ?"


  •   
  • "Non… toujours aucune trace d’elle. Mais selon les recherches, son escorte est tombée nez à nez avec un troll. Ils se sont fait décimer. Il n’y aurait aucun survivant."


  •   
  • "Mmmh… Je tiens à rappeler que son corps n’a pas été retrouvé. Et le troll responsable est mort."


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  • "Impossible ! Un troll ne meurt pas comme ?a ! Et elle n’aurait pas pu le vaincre seule."


  •   
  • "Eh bien, selon les investigateurs, un second troll se trouve en lieu et place du cadavre du premier. Il est fort probable que ce soit lui qui ait vaincu le premier."


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  • "Mais il me semble m’avoir été rapporté que des parties de chair manquent au cadavre."


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  • "Oui, mais encore une fois, les trolls ont beaucoup de mystères. Ils sont connus pour être des mangeurs de tout ce qui leur passe sous le nez. Abattre puis manger un des leurs ne semble pas impossible. Surtout que des morceaux d’armure ont été aper?us dans la bouche du cadavre. Que la Sainte se soit fait tuer puis manger, ?a ne para?t pas irréaliste."


  •   
  • "Oui… ?a serait même le plus probable. Même des trolls ne s'entretueraient pas lorsqu’ils ont une humaine à partager avant. Et puis il me semble que les observateurs postés à Waldas n’ont rien vu de particulier. Sa mort est presque certaine."


  •   


  Tout le monde réfléchit un instant à la marche à suivre. Puis, celui en bout de table parla enfin :

  


      
  • "Alors, verdict ? Je propose d’acter son décès. Des objections ?"


  •   


  Personne ne bouge.

  


      
  • "Alors c’est décidé. Il sera rendu public demain à la première heure. Son introduction en tant que Sainte n’a pas encore eu lieu. Inutile d’hommages trop importants. Elle sera présentée comme une simple paroissienne ayant été violemment dévorée par les monstres que sont les trolls. Pas besoin de la nommer. Effacez tout registre interne la citant. Ainsi, notre position contre les monstres et les semi-humains sera renforcée, et d’ici un mois, tout le monde aura oublié cette histoire et qui est Raine Lehart."


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