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Chapitre 12 : Ultaline, la ville sans voix

  Dès les premières lueurs du jour, ?lenw? et El?nw? s’apprêtèrent à quitter leur bivouac. Le feu fra?chement éteint exhalait encore les effluves de la viande cuite la veille. L’aube, timide, se reflétait dans la rosée matinale et garantissait un éclairage suffisant. Ils prirent le temps de ramasser des fruits à coque et des herbes aux vertus médicinales. La s?ur découpa les morceaux les plus tendres de la chair du sanglier des montagnes et les pla?a dans une petite jarre remplie de sel.

  — Tu es prêt ? On y va ! Une longue route nous attend pour arriver au village… lan?a la jeune elfe, déjà impatiente.

  — Il me reste une dernière chose à accomplir. Sois patiente, je t’en prie.

  Le guérisseur se positionna face à la bête, les genoux à terre et le front incliné. Il libéra son esprit et fit affluer son mana dans les paumes de ses mains. Du bout des doigts, il caressa le pelage de l’animal et laissa sa magie verdatre s’infuser.

  — ? Nature, gardienne de l’équilibre, entends ma voix

  — Merci de nous avoir permis de manger !

  — Aucune part n’a été prise sans nécessité !

  El?nw? saisit son coutelas en pierre polie et s’entailla la paume. Aucun signe de souffrance n'obscurcit son visage cristallin.

  — ? Nature, gardienne de l’équilibre, entends mon appel !

  — Je t’implore de libérer l’ame de cette créature !

  — Que le cycle demeure, que la vie se perpétue.

  — Je paye mon d? avec reconnaissance !

  Il conclut son rituel en posant sa main sur la terre meuble. Le sol vibra, les herbes s’inclinèrent et une brise soudaine attisa les braises mourantes. Une branche carbonisée crépita tandis qu’une fumée légère tourbillonnait autour d’eux, suspendant le temps un bref instant.

  Le jumeau se releva avec humilité, en paix avec lui-même. Il fut surpris de ne pas subir les effets néfastes de sa magie. Par habitude, il signa pour avertir sa s?ur que maintenant, ils pouvaient partir. ?lenw? contempla son frère, fière de sa bonté et de sa bienveillance. Il partageait un lien puissant avec la nature. La jumelle ne fut guère étonnée quand elle vit que la blessure avait disparu. Mère Nature protégeait les siens.

  ***

  Frère et s?ur arpentèrent ce dédale de végétation aux couleurs automnales. Le soleil, fidèle allié, peinait à les réchauffer. Tous deux portaient des capes tissées de feuilles de kazo?, une plante blanchatre cultivée par les elfes des bois et réputée pour sa chaleur douce et ses vertus hydrofuges. Depuis quelques jours, un vent glacial s’insinuait sur les terres du continent elfique. L’hiver avan?ait en silence.

  Ils suivirent principalement le sentier marchand, afin d’éviter tout danger inutile. L’un à c?té de l’autre, les jumeaux parcoururent des lieux sans prononcer un mot. Depuis leurs premiers souffles, les ames étaient liées. Chacun devinait instinctivement les pensées de l’autre. Les chants des oiseaux, le clapotis d’un ruisseau et le bruissement des arbres suffisaient à adoucir ce long voyage

  El?nw? fut le premier à sentir que quelque chose n’allait pas.

  Le tumulte ambiant et chaleureux avait disparu. Or, il n’avait pas invoqué sa magie depuis la veille. Le jeune elfe s’arrêta brusquement et ferma les yeux. Le contrecoup de sa magie le plongeait régulièrement dans un silence absolu. Il avait appris à accepter cet effet néfaste grace à sa s?ur. Pourtant, il percevait distinctement chaque pas de sa jumelle sur les feuilles mortes et les brindilles. Sa surdité temporaire ne lui avait jamais laissé capter le moindre son.

  La seconde chose qui le frappa, c’était cette impression de mal-être, l’air véhiculait des odeurs putrides. Un miasme invisible et incolore avan?ait pas à pas en rongeant toute vie sur son passage. La végétation se ternissait, les arbres suintaient un liquide noiratre. L’herbe et la mousse dépérissaient, comme consumées de l’intérieur.

  Alertée à son tour, ?lenw? sortit son épée. L’arme aux reflets rosatres ne vibra pas de son aura habituelle. La chasseuse examina brièvement sa lame, puis chercha le regard de son frère. Sans un mot, elle lui indiqua que le village d’Ultaline se trouvait de l’autre c?té de la rive.

  Pour l’atteindre, il fallait traverser un pont suspendu, solide en apparence. Les jumeaux avancèrent l’un derrière l’autre, les mains fermement crispées sur les cordages. Les rondins arrimés supportaient leur poids. Le guérisseur, en seconde position, laissait volontairement un écart. Ils progressaient à tour de r?le, observant les environs avec une vigilance accrue.

  Il ne leur restait que quelques mètres à parcourir.

  Une violente bourrasque frappa le pont de plein fouet. Ce fut à ce moment précis que les jumeaux virent le danger. Les cordes tenant la structure étaient recouvertes d’un liquide noir, laissant échapper une fine fumée. Cette substance gangrenait par petites taches le dernier quart de l’édifice. Une odeur de chair en décomposition flottait dans l’atmosphère.

  — Il ne faut pas rester ici El?nw? ! s’époumona-t-elle. Quelque chose ne…

  Elle n’eut pas le temps d’achever sa phrase. Une seconde rafale ébranla la construction. Le jeune elfe fut projeté contre les rondins, la tête basculant dans le vide. En contrebas, la rivière autrefois paisible se fracassait furieusement contre les rochers.

  — Cours, vite, je te suis ! hurla-t-il, le c?ur battant à tout rompre. Le pont ne va pas tenir.

  Le tablier du pont vacilla.

  Les cordages vibrèrent, cédant les uns après les autres. à chaque pas, le bois craquait et se fissurait dangereusement. Une vague putride les frappa de plein fouet, laissant un go?t métallique sur leurs langues. Les planches cédèrent avec fracas face à la substance rongeuse. Les cordes libérées claquèrent comme des fouets, lacérant l’air, déchirant les tympans.

  La peur se lisait sur leur visage. L'avenir était incertain.

  Le temps d’un regard, s?ur et frère s’encouragèrent sans un mot. C?te à c?te, le c?ur cognant dans leur poitrine, ils sautèrent le plus loin possible de ce chaos. Par miracle, le pont tint une seconde de plus, leur offrant l’élan salvateur.

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  ***

  ?lenw? et El?nw? durent marcher plusieurs heures entourés par le miasme et ses relents putrides. Ils serpentèrent sur des sentiers où ne résonnait plus aucun bruit animal. La faune locale semblait avoir déserté les lieux. L’aura mortelle planant sur cette vallée réclamait son tribut. La végétation dépérissait comme consumée de l’intérieur. à l’approche du village, l’air devenait suffocante, irritant les voies respiratoires.

  — Nous y voilà ! annon?a la s?ur, protégeant son nez dans un foulard végétal.

  — Tu le sens, toi aussi ? pronon?a le guérisseur en toussotant. Ce silence me glace le sang… murmura-t-il en serrant sa cape contre lui. S’ils sont restés ici…

  — Alka?lle et son fils sont s?rement en sécurité, rassure-toi ! coupa sèchement la chasseuse.

  Depuis le sommet de la colline, ils aper?urent Ultaline. Un dernier rayon du soleil mourait dans l’horizon lointain. La petite ville humaine perdue dans la vallée baignait dans l’obscurité totale. Seul le braséro géant projetait une lueur vacillante sur la place centrale. Ce bourg, autrefois réputé pour son hospitalité et ses banquets où résonnaient musique et rires jusqu’à l’aube, reposait désormais dans un silence inquiétant.

  Le vent se leva à l’est, charriant avec lui une odeur cuivrée mêlée à la putréfaction. La mort régnait en ces lieux, seule et impitoyable. Son aura perfide s’insinuait bien au-delà des remparts.

  Un hurlement animal lacéra les ténèbres, si profond qu’il fit vibrer le sol de la vallée.

  Peu enclins à la peur, les jumeaux tressaillirent malgré eux et se mirent aussit?t sur la défensive. Yeux dans les yeux, ils puisèrent du courage l’un chez l’autre.

  Reculer n’était plus une option.

  L’un derrière l’autre, ?lenw? et El?nw? avancèrent arme en main. Le guérisseur hésita à lancer un sort de protection. Perdre un sens ici pourrait leur être fatal. Légèrement en retrait, il scrutait les alentours, toute ombre éveillant sa méfiance.

  Son c?ur battait à tout rompre. à chaque pas, il se rapprochait un peu plus de l’origine du hurlement.

  La chasseuse tapie dans un fossé scrutait les tours de garde de la muraille.

  Personne.

  Les remparts, eux aussi, semblaient déserts. Nulle lueur ne venait briser cette obscurité. Son instinct lui dictait d’avancer avec la plus grande des prudences.

  La s?ur et le frère connaissaient bien ces lieux. Depuis des décennies, ils commer?aient avec les habitants d’Ultaline. Les champs bordant le bourg donnaient des légumes au go?t rare, prisés jusque dans les forêts elfiques.

  Aujourd’hui, pourtant, cette terre nourricière paraissait morte elle aussi.

  En apparence, le village ne possédait qu’une seule entrée. Une grande porte fortifiée où se présentaient autrefois les marchands et voyageurs. Mais El?nw? connaissait un autre chemin. Un passage étroit dissimulé entre deux murets envahis de lierre, menant directement à la demeure du chef du village.

  Il s’y faufilait souvent pendant que sa s?ur participait à la grande chasse. Le jeune elfe y retrouvait Alka?l et son nouveau-né, riant autour du foyer, loin des protocoles et des regards pesants.

  Dans le tunnel, hermétique de bout en bout, régnaient uniquement l’odeur du bois brulé des torches et celle de la terre humide.

  Le danger devenait palpable.

  ?lenw? posa un doigt sur sa bouche et fixa son frère. Elle exigeait le silence pour capter le moindre signe de présence. Leur échange se poursuivit en langage des signes.

  Aucun bruit.

  Rien que le crépitement discret des flammes et le martèlement de leurs c?urs.

  Lorsque la porte dérobée s’ouvrit enfin, le choc fut immédiat. Une vague de pestilence les frappa de plein fouet. L’odeur, à peine soutenable, s’insinua dans leur gorge, leur arrachant de violents haut-le-c?ur.

  Un froid glacial, malsain et surnaturel, régnait dans la demeure de Ronska. Les lanternes murales étaient éteintes. Les meubles immobiles, immaculés, et le silence pesaient lourdement sur leurs nerfs. Chaque pas résonnait comme un avertissement.

  Pof…

  Pof pof…

  Alerte, les jumeaux se retournèrent d’un même mouvement. La flamme vacillante de leur torche projetait des ombres folles sur les murs. Dans ce clair-obscur tremblant, ils virent la pierre suinter. Le miasme glissait le long des murs, sombre et visqueux, comme une entité vivante.

  Le guérisseur posa une main sur l’épaule de sa s?ur, le regard chargé d’urgence.

  — Respire le moins possible.

  Ils se replièrent, retenant l’air dans leurs poumons. Le froid semblait s’être épaissi, presque tangible. Ils franchirent la porte d’entrée, à demi ouverte sur la nuit.

  Et, là, ils s’immobilisèrent.

  La vision qui s’offrit à eux les tétanisa.

  Du sang recouvrait la place principale.

  Les tables renversées exhibaient leurs flancs tailladés, les bancs brisés témoignaient de la violence du combat.

  Des éclats de vaisselle et des restes de nourriture flottaient dans des flaques d’hémoglobine souillée par le miasme.

  Aucun corps.

  Seulement de longues tra?nées rougeatres s’enfon?ant dans les ruelles obscures.

  La chasseuse analysa rapidement la situation et s’imposa sans hésitation.

  — On suit les traces ! signa-t-elle. Prépare-toi, canalise ton mana. Tu es mon étoile dans la nuit, ne cesse pas de briller.

  — S?ur… Tu es ma lame dans l’ombre du jour, sois ma garde et ma vengeance.

  Les jumeaux, tous sens aux aguets, remontèrent la piste, scrutant minutieusement chaque détail. L’absence de corps incitait à une vigilance accrue. Une pression sournoise vint se greffer à l’échine des deux elfes, grignotant progressivement leur courage.

  Absorbée par la piste, ?lenw? ne vit pas son frère se décomposer. Il resta figé, une larme perlant sur sa joue. Ses jambes cédèrent et il s’effondra à genoux.

  à cinq mètres à peine, il vit l’horreur.

  Une vision cauchemardesque gravée à jamais dans sa mémoire.

  Sous la lueur chancelante du braséro géant, l’impensable se dévoilait. Des corps éventrés, déchiquetés, pourrissaient empilés les uns sur les autres. Une mare de sang abreuvait les fissures des pavés.

  Hommes, femmes, enfants… tous gisaient morts.

  — Je… je les connais… Certains m’avaient invité à leur mariage… Tous… tous morts… gémit El?nw? d’une voix à peine audible.

  La rage embrasa le c?ur d’?lenw?. Elle la contint, la broya en silence, jusqu’à la figer dans ses muscles. La garde de son épée craqua sous la pression de ses doigts.

  Ils paieraient.

  — Soit fort mon frère, il y a peut-être des…

  Une série de bruits innommables interrompit la conversation. Grésillements, cliquetis, rales et grognements résonnèrent. Ils replongèrent brutalement les deux elfes dans la réalité des lieux.

  Le tumulte provenait de l’auberge des invités de marque. Derrière le batiment, il n’y avait rien, sinon quelques boxes dissimulés pour les chevaux.

  Un seul regard leur suffit.

  La chasseuse se pla?a en tête, son épée positionnée à l’horizontale, prête à parer ou à attaquer. Son frère canalisa son mana. Il guida son pouvoir à travers son baton, puis le posa sur son épaule. Des paroles chargées de magie quittèrent ses lèvres sans produire le moindre son.

  ? Terre, sois son rempart. ?

  ? Loup, sois sa vitesse et son silence. ?

  ? Hibou, sois ses yeux dans les ténèbres. ?

  ? ? Nature, re?ois notre humble appel ! ?

  Une aura verdoyante l’enveloppa immédiatement, lui procurant une protection éphémère. Ses pupilles happèrent la lumière environnante, puis brillèrent d’un éclat surnaturel. Une fine membrane de bois de ga?ac se forma sur sa peau.

  Le contrecoup du sort plongea El?nw? dans le silence absolu. Cette phase, il la redoutait toujours en combat. Ses mains tremblaient déjà. S’il surgissait un danger, il ne pouvait ni prévenir, ni guider, ni la protéger.

  Il ne lui restait qu’à regarder.

  Cette pensée lui noua l’estomac bien plus s?rement que le miasme.

  L’un derrière l’autre, ils avancèrent en formation serrée. Quelques pas à peine les séparaient de la vérité.

  Trois mètres.

  Deux mètres.

  Dernier mètre.

  Des éclairs de lumière révélèrent des ombres difformes, mouvantes, presque humaines.

  La main d’?lenw? se crispa sur la garde de son arme. Elle se figea, alerte. El?nw? le vit à la tension de ses épaules, à la fa?on dont ses doigts tremblaient à peine. Elle avait entendu un bruit. Lui non.

  à la lueur d’une lumière surnaturelle, une forme humaine se découpa à quelques pas de l’auberge. Immobile. Une femme, semblait-il, le dos tourné.

  Alors, il retint son souffle.

  Ses yeux s’attardèrent sur la chevelure claire, tirée en une natte qu’il reconnut aussit?t. Son c?ur se serra violemment dans sa poitrine.

  Alka?l…

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