Rahh, APA, c’était pas le moment. Je sens que ?a va être compliqué. Je lève les yeux au ciel, juste assez pour avoir l’air d’un gars normal qui parle à personne.
? Bonjour… APA. Nous avons un… nouveau compagnon. ?
Je fais une petite pause, parce que même moi, j’ai du mal à y croire.
? Je te présente ce qui est, dans le meilleur des cas, mon familier. Scully. C’est une Reine du Néant. Elle peut… voir mon HUD. Et me parler par la pensée. Est-ce que tu as des infos sur elle ? ?
Dans ma tête, la voix de Scully.
? Ne sois pas timide, Murphy. Je te dirai tout ce que tu veux savoir, hihi. ?
Je regarde APA, enfin… je le regarde fa?on "je fixe le vide et je fais semblant".
Rien. Scully ne le considère même pas. Soit elle nie son existence, soit son cerveau ne connecte pas. Comme s’il était impossible pour elle de le voir. Ou de savoir qu’il existe.
Une notification se déclenche.
? Scully, Reine du Néant: aucune info trouvée. Nouvelle entité. Création du codex. ?
Puis la voix d’APA, toute fière d’être utile, arrive avec son petit retard habituel.
? M-murphy. J’ai créé une entrée. Je vais la mettre à jour avec les nouvelles informations collectées. ?
Je souffle.
? Bah, je m’y attendais au point où on en est. Et puis au moins j’ai l’impression de faire un don à Wikipédia. Les prochains dans ma situation auront mes infos pour se débrouiller. Enfin, j’espère. ?
Je ricane tout seul. Comme si un encha?nement de merde pareil pouvait arriver à quelqu’un d’autre.
Je relève la tête. Au loin, la capitale flotte encore comme une insulte au bon sens. Une énorme galette de pierre suspendue, tenue en laisse par des cha?nes tendues jusqu’à huit piliers géants.
? On va se diriger vers cet endroit-là. ?
Je pointe la ville du doigt. Et je calcule un truc en marchant. Scully est plantée là, en plein jour.
Ah bah oui. Elle a bouffé le cure-dent de Dieu, le soleil c’est son dessert.
Je tente. ? Scully. Tu peux te transformer… ou plut?t te déguiser ? ?
? Je pensais que je ne devais pas utiliser mes pouvoirs pour le spectacle, Murphy ? ?
Je cligne des yeux.
? Sale petite… Haha. Bien vu. Je veux dire: on va déambuler dans une cité humaine. Même si ton pouvoir est splendide, la plupart des habitants de ce monde vont faire une crise de tétanie en te voyant. ?
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Je repense au visage d’Averse.
? En gros, j’aimerais parler aux gens, faire ma vie, et avec un familier un peu moins flippant, je suis s?r que je brillerais en société. ?
Scully rit.
? Hihi. T’en fais pas, Murphy. Maintenant, les humano?des me voient comme la pixie que j’étais. ?
Je grimace.
? Laisse-moi deviner. Seulement moi ai droit à voir la vraie toi. ?
? C’est un bingoooo ! Hihi. ?
? On dit seulement: Bingo. ?
Je pince l’arête de mon nez.
? Et j’imagine qu’aucun de vous deux n’a des infos sur la ville. Les guildes. Les règles. Les pièges à touristes. ?
APA et Scully répondent à l’unisson. C’en est presque flippant.
? Négatif. ?
Je déglutis.
Je viens de poser une question à deux voix.
J’ai eu deux réponses.
Et aucune ne s’est adressée à l’autre.
Heureusement qu’on marche en discutant, sinon je serais déjà en train de paniquer dans un coin. On finit par arriver à ce qui ressemble à un relais de téléphérique. Des cabines pendues à des cables, une file, des panneaux dont je ne lis que des morceaux. Je regarde la capitale là-haut. Un morceau de terre immense qui flotte. J’ai pas envie de grimper une des cha?nes. Je fais la file. Vingt bonnes minutes. Au guichet, le premier panneau qui te pend sous le nez, c’est les tarifs. Je ne comprends pas tout. Je vois juste des chiffres qui me donnent envie de redevenir un esprit sans corps. J’inspire.
? Bonjour. ?
Le guichetier me regarde comme si j’étais une tache sur sa vitre.
? Bonjour. ?
? Il y a une navette gratuite, ou un… ?
Elle pointe une pancarte du doigts et lache: "PAS D'AUMONE"
? Au revoir. Client suivant. ?
… Je sors en grommelant des insultes sur sa génitrice.
J’imagine deux secondes monter sur le toit d’une cabine. Puis je me rappelle que je peux être con parfois.
Le gars qui me suivait dans la file sort aussi. Il a la tête d’un habitué de la défaite.
? Si tu veux accéder à la ville sans téléphérique, faut prendre soit le zeppelin, soit le tube. ?
Je fronce les sourcils.
? Il y a une option gratuite ? ?
Il me regarde de haut en bas.
? Le tube. ?
Je n’aime pas le mot tube.
?a sent déjà le plastique, le courant d’air, et les regrets.
? Merci l’ami. Et ce tube, je le trouve vers où ? ?
? Au niveau du premier pilier. Celui à l’opposé d’ici. ?
? Je vois. Merci. ?
Je reprends la route. Le monde a décidé de me faire marcher. Littéralement et métaphoriquement. Je lève la tête. Entre les lignes du téléphérique, j’ouvre mes stats. Je fais mon petit rituel de "je suis un joueur sérieux" pour oublier que je viens de me faire virer par un guichet et que je vais prendre "Le tube". J’applique les 3 points en Force.
Force : 5 Dextérité : 4 Vitalité : 66 Intelligence : 401 Esprit : 4. PV : 669 PM : 405
Le tube. Bah oui, c’est comme je l’imaginais. Enfin non. Je ne pensais pas que ce serait un squat de mendiants. Ni que l’entrée ressemblerait à une toilette publique de festival. Mais le principe est là. Une sorte de capsule en plastique, une porte, un gros bouton. Et une odeur qui te parle directement en traumatisme. J’ai pas envie. Les portes se ferment. Un des hommes appuie sur le seul gros bouton. Un bruit de chasse d’eau se déclenche. La capsule monte. On n’est pas aspirés, on est poussés par de l’eau en dessous. Une chasse d’eau inversée. ?a reste plut?t stable, même si l’eau est brune et l’odeur déplaisante. Je serre les dents. La capsule monte une bonne minute. Mes oreilles se bouchent comme en altitude. Un mendiant, à c?té de moi, lache, tranquille.
? Prépare-toi à sauter. ?
? Hein ? ?
Pop. Les bouchons pètent. On atteint la surface. Les portes s’ouvrent, mais la capsule continue de monter, comme si elle voulait finir sa vie sans nous. J’imite les mendiants. Je saute. Je termine par une roulade, parce que quitte à être humilié, autant être un peu stylé. Derrière, la capsule s’écroule sur le c?té, comme un drain qui évacue sa crasse. L’eau brune redescend. En haut, c’est pareil. Des mendiants dans tous les coins. Des regards vides.

