CHAPITRE 2
Heavenburg
J’avance vers le village d’un pas décidé.
La sensation est déroutante. Il y a longtemps que je n’avais pas marché d’un pas aussi rapide sans devoir m’arrêter toutes les deux minutes pour reprendre mon souffle, une main sur le genou, l’autre sur le ventre, en jurant que cette fois c’est la bonne, que je me mets au jogging. Mais là, rien. Je respire sans problème. Je marche depuis près d’une demi-heure et ma barre d’endurance n’a pas bougé d’un millimètre.
Niveau 1 et je me sens comme un athlète. Qu’est-ce que ce sera au niveau 30, voire 50 ? Je vais battre des records au marathon.
Je souris tout seul en suivant le chemin de terre qui serpente entre les collines. L’herbe est un peu trop verte à mon go?t — un peu comme dans les vieux jeux du début du siècle, trop saturée, trop vivante — mais on s’en accommode rapidement. Surtout quand le vent transporte une odeur de thym sauvage qui me fait automatiquement penser à un gigot d’agneau. Il faut croire que mon cerveau est cablé comme ?a.
Le paysage est beau, objectivement. Des collines douces, des bosquets d’arbres aux feuillages absurdement détaillés, un ruisseau qui coule quelque part sur ma droite avec un glouglou si réaliste que j’ai failli m’arrêter pour vérifier si l’eau était potable. Instinct de cuisinier. L’eau, c’est la base de tout. Un bon bouillon commence par une bonne eau.
Stéphan, tu es dans le coma, connecté à une simulation informatique, et ta première pensée en voyant un ruisseau, c’est la qualité du bouillon.
Priorités.
Le chemin se termine devant les portes d’une muraille de pierre que je voyais de loin. Le nom ? HEAVENBURG ? est inscrit en grandes lettres au-dessus du portail, gravé dans la pierre avec cette typographie médiévale-fantaisie qu’on retrouve dans tous les RPG depuis la nuit des temps. La porte s’ouvre à mon arrivée. Toute seule. Sans que je touche quoi que ce soit.
On dirait le tutoriel d’un jeu pour enfants de six ans. Il manque juste la flèche clignotante qui m’indiquerait la direction à suivre.
Et comme si le Système avait lu dans mes pensées :
*DING*
? OMG ! Un message système ! Il m’a pris par surprise celui-là ! ?
Me remettant de ma surprise, je lis la fenêtre qui est apparue devant moi.
? Sans blague ! Tu crois que les lettres géantes au-dessus de la porte ne suffisaient pas pour m’en informer ? ?
Je remarque que le message semble être en léger relief. Je touche la fenêtre du doigt et le texte dispara?t pour laisser la place à plus d’informations.
Ok… c’est le début quoi.
* * *
J’ai fini par passer sous le portail, et je suis resté sans voix.
Ce qui appara?t à ma vue est un méli-mélo de styles improbable. Des maisons de ville modernes c?toient des chaumières médiévales. Des batiments en pierre avec des fenêtres à carreaux jouxtent un atelier de forgeron ouvert sur la rue, dont le soufflet crache une fumée orange qui sent le charbon et le fer chaud. Des lampadaires bizarres bordent les rues, dont l’éclairage semble provenir d’un cristal plut?t que d’une ampoule — une lumière douce, bleutée, qui ne clignote pas et ne fait aucun bruit.
à ma droite, le long du mur d’enceinte, se trouve un marché qui ne détonnerait pas à la foire fermière de mon quartier. Les commer?ants — des PNJ, je suppose, vu l’absence totale de nom lumineux au-dessus de leurs têtes — restent statiques devant leurs étals. Immobiles. Le regard fixe. Un sourire figé sur le visage.
Mon nez, par contre, lui, n’est pas statique du tout. Il capte des choses. Des odeurs que ma mémoire de cuisinier classe automatiquement : thym, romarin, oignon, quelque chose qui ressemble à de la ciboulette mais en plus sucré, et… est-ce que c’est de la truffe ? Non, pas tout à fait. Quelque chose de terreux, d’umami, mais avec une note que je ne reconnais pas.
Intéressant.
Des gens courent dans les rues du village. Littéralement. Personne ne marche. Des joueurs en armure incomplète sprintent d’un bout à l’autre du village, certains avec des épées plus grandes qu’eux. Le nom lumineux au-dessus de leurs têtes les distingue clairement des PNJ. Leurs vêtements sont disparates — des pièces d’armure dépareillées et des armes de basse qualité.
? Hmm, ouais… c’est le point de départ. C’est normal. ?
Je continue d’avancer et je me laisse distraire par des panneaux d’affichage flottants de style ? petites annonces ? mais sans poteau… juste flottant comme ?a à hauteur des yeux, se foutant royalement de la gravité.
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J’ai relu l’annonce des loups. Niveau 5 minimum. J’étais niveau 1. Avec un couteau de cuisine et un tablier.
Oui, non, les loups, ?a attendra. Merci.
L’annonce du forgeron, par contre, m’a fait tilter. Grimwald. Un PNJ forgeron qui cherche un apprenti. Dans mon expérience de gamer, les artisans PNJ sont toujours une source d’informations — et parfois, de matériel. Je note le nom dans un coin de ma tête. Un cuisinier sans bons ustensiles, c’est comme un chirurgien sans scalpel : techniquement, il peut toujours opérer, mais le patient va le sentir passer.
* * *
Je continue mon chemin en me dirigeant vers le panneau lumineux qui indique l’auberge. Autant se familiariser avec le coin et voir ce qu’ils proposent. Je suis ici pour un bout, à ce qu’il para?t.
Et ce qui devait arriver arriva. On ne peut pas vraiment marcher dans une rue passante les yeux en l’air sans s’attendre à percuter quelque chose. Ou quelqu’un.
Et le quelqu’un est… wow.
Sacrément sexy.
J’ai toujours trouvé que les développeurs exagéraient quand ils font le design des personnages féminins dans les jeux d’action. Eh bien, la femme qui était devant moi, c’était ?a. Un mètre soixante-dix, une crinière de cheveux auburn d’un air sauvage, et son pantalon en toile moule un derrière à damner un saint — celui que j’ai percuté, soit dit en passant. Et lorsqu’elle se retourne, ce n’est pas mieux. Son visage est angélique avec des yeux verts, mais ce n’est pas ce qui me frappe en premier.
Je l’avoue. Je suis un peu pervers. Mais je l’assume. Je suis un quarantenaire célibataire, n’oubliez pas.
Elle porte une chemise qui a l’air d’être en lin beige sous une légère armure en cuir. Mais les deux ne réussissent qu’à mettre en valeur plut?t qu’à cacher une poitrine imposante qui ne demande qu’à sortir de son décolleté.
Je me retrouve sur les fesses, l’air pantois, quand elle m’adresse la parole. Son petit sourire espiègle m’indique qu’elle est plus amusée qu’offusquée.
? Hey ! Tu pourrais faire attention ! ?
? Tu es nouveau ici, non ? Moi c’est élisabeth. ?
Elle me tend la main pour m’aider à me relever.
? Moi c’est Stéphan. ?
Je pointe le nom lumineux au-dessus de ma tête. ? Stéphan — Niv. 1 — Cuisinier ?, flottant là-haut comme une enseigne de restaurant ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Son regard s’arrête sur le mot ? Cuisinier ?. Ses sourcils remontent d’un demi-centimètre. C’est subtil, mais je le capte.
? Cuisinier ? Sérieusement ? ?
? Sérieusement. ?
Elle me dévisage pendant une seconde, comme si elle cherchait la blague. Puis son sourire s’élargit — un vrai sourire, pas le rictus poli qu’elle devait servir aux cinquante joueurs qui la percutent chaque jour.
? Huh. Première fois que j’en vois un. T’es courageux. Ou complètement fou. ?
? On m’a déjà fait la remarque. Les deux sont vrais, d’ailleurs. ?
? Et oui, je suis nouveau. Je viens juste d’arriver. Je suis désolé de t’avoir percutée, j’étais distrait par les panneaux flottants. ?
Par les panneaux flottants. évidemment par les panneaux flottants. Pas par autre chose.
Elle hoche la tête, les bras croisés — geste qui, pour des raisons purement géométriques, ne fait qu’aggraver la situation de son décolleté. Je fixe un point au-dessus de son épaule gauche avec la concentration d’un homme qui cherche un ingrédient rare sur une étagère du haut.
? Si tu veux un conseil, évite le rago?t de l’auberge. C’est un piège pour les nouveaux. ?a restaure trois points de vie et ?a donne un débuff de nausée pendant une heure. Les premiers jours, j’ai failli abandonner le Système juste à cause de ce rago?t. ?
Un plat qui donne un débuff de nausée. Mon sang de cuisinier ne fait qu’un tour.
? Comment c’est possible de rater un rago?t au point de rendre les gens malades ? ?
Elle me regarde avec un air amusé, la tête légèrement penchée.
? T’es vraiment cuisinier, hein ? ?
? Dans cette vie et dans l’autre, apparemment. ?
Elle rit. Un vrai rire, bref, presque surpris — comme si ?a faisait un moment qu’on ne l’avait pas fait rire. Le genre de rire qui transforme un visage et qui, pendant une demi-seconde, laisse entrevoir quelqu’un de différent sous l’armure et l’attitude.
? Bon, je te laisse. Je dois me rendre dans la forêt et revenir avant la nuit. Les monstres nocturnes sont plus coriaces et je préfère les éviter. ?
Et elle part comme ?a. En coup de vent. Sans se retourner. Sans un au revoir. Juste le balancement de ses cheveux auburn et de ses hanches, qui disparaissent dans la foule des joueurs de niveau 2 en armure dépareillée.
? … ?
Bon. Ok. Recentre-toi, Stéphan. T’es dans le coma, pas en bo?te de nuit.
Je me secoue la tête et me retourne vers l’auberge.
* * *
L’auberge pouvait attendre. Mon nez avait d’autres plans.
Je n’ai pas pu résister. Mon nez m’a littéralement tiré de force vers les étals de légumes. C’est plus fort que moi. Vingt-trois ans de métier ont créé un réflexe pavlovien : quand je sens des produits frais, mes pieds changent de direction tout seuls, et mon cerveau n’a même pas son mot à dire.
Le marché de Heavenburg est un rectangle poussiéreux bordé d’étals en bois. Aucun joueur ne s’arrête devant eux. Ils traversent le marché au pas de course, ignorant superbement les tas de carottes et les bouquets de thym pour se ruer vers l’armurier au bout de la rue. L’armurier a une file d’attente. Le marchand de légumes a des mouches.
Les autres joueurs traversent le marché sans s’arrêter. Ils achètent une épée, et partent tuer des loups.
Personne ne s’arrête pour renifler des légumes. Personne sauf moi.
Je m’approche du premier étal. Le PNJ — un bonhomme trapu avec un tablier qui a clairement été blanc à une époque lointaine — me regarde avec ses yeux vides de programme qui attend un input.
? Bonjour, aventurier ! Bienvenue au marché de Heavenburg ! Puis-je vous proposer des produits frais ? ?
La voix est mécanique, mais les légumes, eux, sont incroyablement réalistes. Je prends une carotte. Je la tourne entre mes doigts. La texture est parfaite — la résistance, le grain de la peau, la petite imperfection sur le c?té qui fait qu’on sait qu’elle est fra?che.
Je la porte à mon nez. L’odeur est là. Sucrée, terreuse, avec cette pointe de verdure qui dit ? je viens de sortir de la terre ?. Mon cerveau de cuisinier commence à tourner. Carotte, oignon, thym… c’est la base d’un mirepoix. Un mirepoix, c’est la fondation de la moitié de la cuisine fran?aise.
? Monsieur ? Vous allez bien ? Vous reniflez cette carotte depuis deux minutes. ?
Le PNJ me fixe. Son sourire n’a pas bougé, mais j’ai l’impression de détecter une pointe de jugement dans ses yeux de programme.
? Combien pour le kilo ? ?
? Deux pièces de cuivre le lot de dix, aventurier ! ?
Deux pièces de cuivre. Avec mes cinq pièces d’or — cinquante mille pièces de cuivre — je pouvais acheter assez de carottes pour nourrir un régiment pendant un mois.
J’ai passé les vingt minutes suivantes à faire le tour de chaque étal. Chaque. étal. Méthodiquement. Comme je le fais chaque matin au marché Jean-Talon quand je sélectionne mes produits pour le service du soir. J’ai touché des tomates, soupesé des oignons, frotté des feuilles de thym entre mes doigts pour libérer l’huile essentielle. J’ai go?té un grain de sel — gris, minéral, pas mauvais.
Les PNJ marchands ne savaient pas quoi faire de moi. Aucun joueur ne leur avait jamais posé de questions sur la provenance de leur thym (? Il pousse dans les collines du Sud, aventurier ! ?), sur la saison de leurs champignons (? … Pardon ? ?), ou sur la différence entre le sel gris et le sel blanc de leur étal (long silence, clignement d’yeux, ? Trois pièces de cuivre le sac, aventurier ! ?).
Ce monde n’est pas fait pour moi.
Mais ses ingrédients, eux, n’attendent que moi.
J’ai acheté un petit stock de base : oignons, carottes, un bouquet de thym des collines, du sel, quelques pommes de terre d’une variété que je ne reconnaissais pas mais qui sentaient bon, et trois gousses d’ail — parce qu’un cuisinier sans ail, c’est comme un guerrier sans épée. Pire, même. Total : quarante-sept pièces de cuivre. Une misère.
*DING*
Je contemple mon inventaire. Un couteau en fer, un tablier, un briquet, et quatorze ingrédients de base. Pendant que les autres joueurs autour de moi arborent déjà des épées en bronze et des boucliers de bois, moi, j’ai un sac d’oignons et la conviction inébranlable que c’est suffisant.
Direction l’auberge.
Il est temps de voir ce fameux rago?t dont élisabeth m’a parlé. Et si c’est aussi mauvais qu’elle le dit…
Eh bien, quelqu’un dans ce monde va avoir besoin d’un cuisinier.

